La pratique de l'ADD / Parkour définit-elle nos VALEURS et état d'ESPRIT ?

Quelles sont ses sources d'influence et les différentes façons de l'aborder ? :ugeek:
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Leslie
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La pratique de l'ADD / Parkour définit-elle nos VALEURS et état d'ESPRIT ?

Message par Leslie » 27 février 2018, 12:46

Beaucoup de traceur.euse.s passionné.e.s voient dans l'ADD / Parkour des valeurs uniques qui ont guidé leur façon de vivre, considérant notamment cette pratique comme la sublimation du dépassement de soi, du partage et de l'apprentissage du risque.

Mais les valeurs revendiquées au sein de cette discipline sont elles réellement une caractéristique de celle-ci ? Ne les retrouvons nous pas dans d'autres domaines, sous différentes formes mais avec le même fond ?

Par ailleurs les retrouve-t-on toujours au sein des pratiquants ?
.
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Mayt
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Re: La pratique de l'ADD / Parkour définit-elle nos VALEURS et état d'ESPRIT ?

Message par Mayt » 28 février 2018, 12:33

Je fais partie de ceux qui pensent que certaines valeurs/apprentissages sont indissociables du parkour, ou en tout cas d'une certaine pratique de l'espace que j'appelle parkour, et qu'on ne retrouve nulle-part ailleurs.

Tu parles d'apprentissage du risque et de dépassement, et effectivement, au moins pour ce qui est du dépassement, on peut évidemment retrouver ça dans d'autres sports. Mais quand on parle de ce qui est spécifique au parkour, il y a des choses qui vont un peu plus loin, notamment pour moi :
  • Son aspect subversif, ce qu'il implique de compréhension et de réappropriation de l'espace public, de ses codes, de ses règles. Ce qu'il nous fait être par rapport à la norme. Il n'est peut-être pas facile de s'en rendre compte pour des personnes qui ont débuté dans un monde où le parkour commence à être relativement bien accepté, dans des associations ou du moins des cadres qui leur donnent la légitimité de pratiquer, mais historiquement et philosophiquement, le parkour est une transgression des règles implicites de l'espace.
    Ce n'est pas son unique objectif, il n'est même pas un objectif prioritaire en soi, mais ce rapport subversif à l'espace émerge automatiquement de la pratique. Qu'il s'agisse de l'interaction avec l'autre, le non-pratiquant, et son regard, qu'il s'agisse d'une interaction entre pratiquants, à la recherche de nouveaux mouvements, dans l'application de sa créativité (pendant longtemps, et c'est sûrement encore beaucoup le cas, le parkour se limitait dans l'esprit de certains à casser du gros saut, et être imaginatif était en soi subversif à l’intérieur de la discipline...).
    Par ailleurs, le rapport ambigu à la légalité pose énormément de questions, et permet à beaucoup de se politiser, de réfléchir à ce qu'est une norme sociale, ce qu'est un interdit, ce qu'est la propriété privée... à chacun d'en tirer ces conclusions, mais le parkour ouvre la porte.
  • Le rapport au risque, à son corps, dans le parkour, est quand même une vraie spécificité. Il n'est aucun autre sport qui ne nous confronte de façon aussi directe et abrupte à la mort. Pratiquer le parkour, contrairement à d'autres sports "extrêmes", est caractéristique. D'une part, l'absence totale d'équipement crée un rapport très épuré à la situation, il ne s'agit pas de maîtriser un instrument, un moyen de transport, mais de se maîtriser soi-même.
    De plus, cela exclue complètement la possibilité d'erreur. Le parkour n'est pas un sport d'essai-erreur, comme peut l'être le skate. Dans le skate, l'erreur fait partie de la progression, on répète jusqu'à ce que ça passe. Le parkour, c'est tout le contraire, l'erreur est l'antithèse de la progression, elle est synonyme de blessure, de blocage.
    La répétition se fait dans la maîtrise. Cette exigence et ce rapport au corps complètement épuré, on ne le retrouve presque nulle part ailleurs. De ce rapport au risque émerge une certaine résilience, une certaine force d'adaptabilité, de réactivité, de contrôle de soi, qu'on peut ensuite appliquer partout ailleurs dans notre vie.

Alors bien sur, l'aspect subversif est omniprésent dans toutes les cultures de rues marginales, le break/hip-hop, le graphe, le street-art, l'urbex, et pour moi à ce titre, le parkour fait partie de cette culture. Mais la subversivité du parkour est spécifique : elle est utilitaire, aspect bien souvent oublié... le parkour a quand même pour objectif de nous apprendre à nous mouvoir dans l'espace de façon efficiente, et en ça est extrêmement utile.
Ce n'est pas une caractéristique qu'on retrouve souvent dans le sport, puisqu'on a souvent tendance à penser que ce qui est "utile" dans uns société comme la notre est très intellectuel.
Le fait de construire tout un nouveau champ de compétences "utiles" ouvre littéralement les portes de lieux complètement inaccessibles sans celles-ci. C'est un aspect parfois oublié, mais pourtant central du parkour : il permet d'aller là où l'on ne pouvait pas aller avant, et c'est la seule chose qui permet de le faire. En somme, c'est l'état d'esprit que l'on retrouve dans le milieu du hacking informatique, mais appliqué au monde extérieur. :D

De plus, le rapport au corps qu'offre le parkour est assez unique, et dans mon expérience, a des conséquences sur le pratiquant qu'aucun autre sport n'a (en dehors peut-être de pratiques comme l'escalade solo ou d'autres disciplines qui peuvent sans trop de difficultés être considérées comme des déclinaisons du parkour au sens large, puisqu'elles incluent de se déplacer dans l'espace librement sans équipement, ou du moins en ne comptant que sur ses propres capacités pour se sécuriser).
Il est difficile d'en parler, je trouve, on manque de mots pour décrire les conséquences de la pratique sur la personnalité d'une façon qui soit claire. Je ne sais pas si tu arrives à te représenter ce que je veux dire. L'union de ces deux facteurs, la subversivité et le risque, change notre rapport au monde. Nous ne comprenons plus les choses de la même façon, indépendamment de tout idéal politique, de tout changement social. Il y a des traceurs de tout bords politiques, même les plus conservateurs, mais même chez eux, le parkour a changé quelque chose, que ce soit dans leur vision du monde ou dans leur vision d'eux-même, de leur corps.

J'ai pu retrouver des variantes de cet état d'esprit dans d'autres communautés, notamment dans d'autres sports (comme l'escalade "aventure", les sports "de rue", etc.), des groupes de hackers ou des communautés marginales (squats) qui ont à leur façon, ont leur combo risque-subversivité-resilience, mais ce n'est jamais vraiment pareil, la combinaison rapport au corps-rapport au monde offerte par le parkour est vraiment unique.

Par contre, cette spécificité, elle ne doit pas justifier une fermeture sur soi ! Même si je n'ai pas la sensation de retrouver ce qui est propre au parkour ailleurs, j'y trouve bien d'autres choses, souvent compatibles, parfois même complémentaires, avec ce que je recherche dans le parkour.

Par ailleurs, il n'y a évidemment pas que le parkour dans ma vie, et ces valeurs dont tu parles, j'entends les appliquer. Du coup, c'est une évidence pour moi de m'ouvrir à d'autres disciplines ou à d'autres milieux que des milieux sportifs (comme les pédagogies alternatives ou l'informatique libre, pour reprendre tes exemples, mais aussi le milieu de squats, du DIY, le hacking, et tout un tas d'autres choses qui me semblent indispensables pour comprendre et agir sur le monde, et surtout pour créer un état d'esprit qui permet de le faire efficacement), car le parkour ne se suffit pas à lui-même pour que je me sente en adéquation avec mes idées et mon rapport au monde.

Cela dit, il y est indispensable. La spécificité de cette pratique, je ne peux la retrouver nulle part ailleurs, et je sens la différence quand je suis avec des traceurs et quand je suis avec d'autres personnes, même sportives, même subversives : on ne vit pas tout à fait dans le même monde. Même de moi à moi, quand je ne fais pas de parkour pendant tout un temps, je sens que je m'éloigne un peu de la réalité du monde que j'ai découvert à travers cette pratique. J'ai besoin d'explorer l'interaction possible enter mon corps et l'espace, c'est fondateur de tout, sans quoi je ne serais qu'un être platonique, qu'un être intellectuellement en lutte sociale et politique, mais je n'arriverai pas à être situé. Même si, encore une fois, le parkour n'est pas le seul facteur qui me permet de m'ancrer, et qu'il ne serait pas suffisant si je m'y limitais, il est indispensable.

Je crois qu'il y a un certain "gouffre culturel" dans la communauté : certains perçoivent peut-être le monde du parkour comme coupé des luttes sociales, coupé des dynamiques de changement, des idéaux, mais je pense que c'est grandement lié au clientélisme qui se développe ces dernières années dans le milieu associatif. Je ne ressens pas du tout les choses de cette façon. Dans "ma" communauté parkour, ce n'est pas le cas.

Qu'il s'agisse d'une façon très locale de penser le changement, comme à Miramas ou quelques traceurs vivent dans une yourte en forêt et essayent de transmettre des valeurs de partage, de dépassement et autre à des jeunes de banlieue à travers la pratique du parkour et l'habitat alternatif, ou d'une façon beaucoup plus intellectuelle est globale avec l'écriture de blog, l'ouverture de ce forum, etc., ou encore individuellement à travers de choix de vie extérieurs au parkour (je connais un traceur qui est journaliste, un autre qui travaille dans un parc naturel, de nombreux militants politiques, etc.), ou même de façon plus inattendue (le parkour est le milieu socio-culturel où il y a le plus de végétariens/véganes, à ma connaissance, par exemple).

Ce que j'imagine sans difficulté, par contre, c'est la "masse clientéliste" dont je parlais plus haut qui, dépossédée de ce qui fait vraiment le parkour, se retrouvée du même coup détachée de ce qui faisait du parkour la porte d'entrée vers de nombreuses réflexions politiques.

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Ronan
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Re: La pratique de l'ADD / Parkour définit-elle nos VALEURS et état d'ESPRIT ?

Message par Ronan » 01 mars 2018, 00:22

Merci pour ce partage très intéressant et très riche :).
Très personnel également, je trouve (et ce n'est absolument pas péjoratif, au contraire).

Leslie, si je reprends ta question initiale "La pratique de l'ADD / Parkour définit-elle nos valeurs et état d'esprit ?", cela fait référence en effet à des affirmations que nous avons pu entendre ou dire nous-même.
Je me souviens parfaitement de cette période de découverte de l'ADD où la simplicité se mêle à la beauté du mouvement, où le partage et l'enthousiasme sont palpables, où tu rencontres de belles personnes qui vivent et appliquent concrètement ce qui a du sens pour eux.

On en vient facilement à parler de valeurs quand il y a persistance, c'est sans doute même relativement mécanique.
Si on me demande de décrire ma pratique, cela n'a pas de sens (pour moi) de parler uniquement des mouvements, des efforts et des définitions qu'on a pu lire ou entendre... Je parle de ce que j'y trouve, des personnes que j'y côtoie, de ce que j'apporte, de ce qui rassemble.
Et la notion de "valeur" ne me semble pas erronée dans ce contexte "descriptif".

Pour autant, il me parait erroné aujourd'hui de définir la pratique par des valeurs et inversement de définir mes valeurs par la pratique.

J'y vois un espace (je ne trouve pas de meilleur mot que celui-ci donc je l'adopte un peu par défaut) propice à la liberté d'expression, aux rencontres et à l'apprentissage :
  • de l'écoute
  • de la bienveillance
  • pas de règles strictes mais plutôt des conseils/suggestions/sujets de réflexion et des pratiques nés de l'expérience et du partage
  • pas d'étiquettes
  • pas de compétition
  • une grande mixité (âge, sexe, milieu social...)
  • une volonté affichée d'intégration
... j'arrête là mais vous avez compris qu'on pourrait lister énormément d'éléments qui aboutissent finalement à cet "espace" ;)
Pour moi il a été comme une évidence, une sorte d'aimant. Et pour en avoir discuté, je ne suis pas le seul à avoir ressenti cela.
J'y ai trouvé un contexte équilibrant et propice à mon épanouissement personnel.

Quand on nous apprend à l'école à ne surtout pas faire d'erreur, à privilégier la forme plutôt que le fond, quand l'apparence et le regard des autres prend toute la place, quand l'estime de soi et le respect des autres font partout défaut... comment ne pas être attiré par cette bulle qui bat en brèche en toute simplicité le carcan dans lequel on se trouve au quotidien ?
Du moins, quand tout cela nous pèse (consciemment ou non) et ne nous correspond pas (ce qui n'est pas le cas de tout le monde bien entendu).

La liberté de mouvement est une des idées fondatrices de notre pratique et en soi elle est suffisante pour rassembler.
Mais avec elle viennent assez naturellement la liberté d'expression, la curiosité vis à vis de l'extérieur, de son propre corps, l'écoute, l'introspection...
En somme, nous nous reconnaissons tous dans cette recherche de liberté. Et nous évoluons, chacun à notre rythme et selon nos propres besoins, nous contribuons à l'ensemble, nous partageons nos valeurs individuelles, nous les confrontons, nous en débattons et parfois même certaines nous semblent tellement évidentes qu'on pourrait croire qu'elles sont propres à la discipline elle-même.

Pour résumer en quelques mots mes pensées : la liberté, intimement liée à notre pratique, nous incite à mettre en lumière les valeurs que nous apportons individuellement. Nous nous nourrissons de la pratique comme nous la nourrissons également, il n'y a rien de figé.

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