La pratique de l'ADD / Parkour définit-elle nos VALEURS et état d'ESPRIT ?

Quelles sont ses sources d'influence et les différentes façons de l'aborder ? :ugeek:
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Leslie
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La pratique de l'ADD / Parkour définit-elle nos VALEURS et état d'ESPRIT ?

Message par Leslie » 27 février 2018, 12:46

Beaucoup de traceur.euse.s passionné.e.s voient dans l'ADD / Parkour des valeurs uniques qui ont guidé leur façon de vivre, considérant notamment cette pratique comme la sublimation du dépassement de soi, du partage et de l'apprentissage du risque.

Mais les valeurs revendiquées au sein de cette discipline sont elles réellement une caractéristique de celle-ci ? Ne les retrouvons nous pas dans d'autres domaines, sous différentes formes mais avec le même fond ?

Par ailleurs les retrouve-t-on toujours au sein des pratiquants ?
.
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Mayt
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Re: La pratique de l'ADD / Parkour définit-elle nos VALEURS et état d'ESPRIT ?

Message par Mayt » 28 février 2018, 12:33

Je fais partie de ceux qui pensent que certaines valeurs/apprentissages sont indissociables du parkour, ou en tout cas d'une certaine pratique de l'espace que j'appelle parkour, et qu'on ne retrouve nulle-part ailleurs.

Tu parles d'apprentissage du risque et de dépassement, et effectivement, au moins pour ce qui est du dépassement, on peut évidemment retrouver ça dans d'autres sports. Mais quand on parle de ce qui est spécifique au parkour, il y a des choses qui vont un peu plus loin, notamment pour moi :
  • Son aspect subversif, ce qu'il implique de compréhension et de réappropriation de l'espace public, de ses codes, de ses règles. Ce qu'il nous fait être par rapport à la norme. Il n'est peut-être pas facile de s'en rendre compte pour des personnes qui ont débuté dans un monde où le parkour commence à être relativement bien accepté, dans des associations ou du moins des cadres qui leur donnent la légitimité de pratiquer, mais historiquement et philosophiquement, le parkour est une transgression des règles implicites de l'espace.
    Ce n'est pas son unique objectif, il n'est même pas un objectif prioritaire en soi, mais ce rapport subversif à l'espace émerge automatiquement de la pratique. Qu'il s'agisse de l'interaction avec l'autre, le non-pratiquant, et son regard, qu'il s'agisse d'une interaction entre pratiquants, à la recherche de nouveaux mouvements, dans l'application de sa créativité (pendant longtemps, et c'est sûrement encore beaucoup le cas, le parkour se limitait dans l'esprit de certains à casser du gros saut, et être imaginatif était en soi subversif à l’intérieur de la discipline...).
    Par ailleurs, le rapport ambigu à la légalité pose énormément de questions, et permet à beaucoup de se politiser, de réfléchir à ce qu'est une norme sociale, ce qu'est un interdit, ce qu'est la propriété privée... à chacun d'en tirer ces conclusions, mais le parkour ouvre la porte.
  • Le rapport au risque, à son corps, dans le parkour, est quand même une vraie spécificité. Il n'est aucun autre sport qui ne nous confronte de façon aussi directe et abrupte à la mort. Pratiquer le parkour, contrairement à d'autres sports "extrêmes", est caractéristique. D'une part, l'absence totale d'équipement crée un rapport très épuré à la situation, il ne s'agit pas de maîtriser un instrument, un moyen de transport, mais de se maîtriser soi-même.
    De plus, cela exclue complètement la possibilité d'erreur. Le parkour n'est pas un sport d'essai-erreur, comme peut l'être le skate. Dans le skate, l'erreur fait partie de la progression, on répète jusqu'à ce que ça passe. Le parkour, c'est tout le contraire, l'erreur est l'antithèse de la progression, elle est synonyme de blessure, de blocage.
    La répétition se fait dans la maîtrise. Cette exigence et ce rapport au corps complètement épuré, on ne le retrouve presque nulle part ailleurs. De ce rapport au risque émerge une certaine résilience, une certaine force d'adaptabilité, de réactivité, de contrôle de soi, qu'on peut ensuite appliquer partout ailleurs dans notre vie.

Alors bien sur, l'aspect subversif est omniprésent dans toutes les cultures de rues marginales, le break/hip-hop, le graphe, le street-art, l'urbex, et pour moi à ce titre, le parkour fait partie de cette culture. Mais la subversivité du parkour est spécifique : elle est utilitaire, aspect bien souvent oublié... le parkour a quand même pour objectif de nous apprendre à nous mouvoir dans l'espace de façon efficiente, et en ça est extrêmement utile.
Ce n'est pas une caractéristique qu'on retrouve souvent dans le sport, puisqu'on a souvent tendance à penser que ce qui est "utile" dans uns société comme la notre est très intellectuel.
Le fait de construire tout un nouveau champ de compétences "utiles" ouvre littéralement les portes de lieux complètement inaccessibles sans celles-ci. C'est un aspect parfois oublié, mais pourtant central du parkour : il permet d'aller là où l'on ne pouvait pas aller avant, et c'est la seule chose qui permet de le faire. En somme, c'est l'état d'esprit que l'on retrouve dans le milieu du hacking informatique, mais appliqué au monde extérieur. :D

De plus, le rapport au corps qu'offre le parkour est assez unique, et dans mon expérience, a des conséquences sur le pratiquant qu'aucun autre sport n'a (en dehors peut-être de pratiques comme l'escalade solo ou d'autres disciplines qui peuvent sans trop de difficultés être considérées comme des déclinaisons du parkour au sens large, puisqu'elles incluent de se déplacer dans l'espace librement sans équipement, ou du moins en ne comptant que sur ses propres capacités pour se sécuriser).
Il est difficile d'en parler, je trouve, on manque de mots pour décrire les conséquences de la pratique sur la personnalité d'une façon qui soit claire. Je ne sais pas si tu arrives à te représenter ce que je veux dire. L'union de ces deux facteurs, la subversivité et le risque, change notre rapport au monde. Nous ne comprenons plus les choses de la même façon, indépendamment de tout idéal politique, de tout changement social. Il y a des traceurs de tout bords politiques, même les plus conservateurs, mais même chez eux, le parkour a changé quelque chose, que ce soit dans leur vision du monde ou dans leur vision d'eux-même, de leur corps.

J'ai pu retrouver des variantes de cet état d'esprit dans d'autres communautés, notamment dans d'autres sports (comme l'escalade "aventure", les sports "de rue", etc.), des groupes de hackers ou des communautés marginales (squats) qui ont à leur façon, ont leur combo risque-subversivité-resilience, mais ce n'est jamais vraiment pareil, la combinaison rapport au corps-rapport au monde offerte par le parkour est vraiment unique.

Par contre, cette spécificité, elle ne doit pas justifier une fermeture sur soi ! Même si je n'ai pas la sensation de retrouver ce qui est propre au parkour ailleurs, j'y trouve bien d'autres choses, souvent compatibles, parfois même complémentaires, avec ce que je recherche dans le parkour.

Par ailleurs, il n'y a évidemment pas que le parkour dans ma vie, et ces valeurs dont tu parles, j'entends les appliquer. Du coup, c'est une évidence pour moi de m'ouvrir à d'autres disciplines ou à d'autres milieux que des milieux sportifs (comme les pédagogies alternatives ou l'informatique libre, pour reprendre tes exemples, mais aussi le milieu de squats, du DIY, le hacking, et tout un tas d'autres choses qui me semblent indispensables pour comprendre et agir sur le monde, et surtout pour créer un état d'esprit qui permet de le faire efficacement), car le parkour ne se suffit pas à lui-même pour que je me sente en adéquation avec mes idées et mon rapport au monde.

Cela dit, il y est indispensable. La spécificité de cette pratique, je ne peux la retrouver nulle part ailleurs, et je sens la différence quand je suis avec des traceurs et quand je suis avec d'autres personnes, même sportives, même subversives : on ne vit pas tout à fait dans le même monde. Même de moi à moi, quand je ne fais pas de parkour pendant tout un temps, je sens que je m'éloigne un peu de la réalité du monde que j'ai découvert à travers cette pratique. J'ai besoin d'explorer l'interaction possible enter mon corps et l'espace, c'est fondateur de tout, sans quoi je ne serais qu'un être platonique, qu'un être intellectuellement en lutte sociale et politique, mais je n'arriverai pas à être situé. Même si, encore une fois, le parkour n'est pas le seul facteur qui me permet de m'ancrer, et qu'il ne serait pas suffisant si je m'y limitais, il est indispensable.

Je crois qu'il y a un certain "gouffre culturel" dans la communauté : certains perçoivent peut-être le monde du parkour comme coupé des luttes sociales, coupé des dynamiques de changement, des idéaux, mais je pense que c'est grandement lié au clientélisme qui se développe ces dernières années dans le milieu associatif. Je ne ressens pas du tout les choses de cette façon. Dans "ma" communauté parkour, ce n'est pas le cas.

Qu'il s'agisse d'une façon très locale de penser le changement, comme à Miramas ou quelques traceurs vivent dans une yourte en forêt et essayent de transmettre des valeurs de partage, de dépassement et autre à des jeunes de banlieue à travers la pratique du parkour et l'habitat alternatif, ou d'une façon beaucoup plus intellectuelle est globale avec l'écriture de blog, l'ouverture de ce forum, etc., ou encore individuellement à travers de choix de vie extérieurs au parkour (je connais un traceur qui est journaliste, un autre qui travaille dans un parc naturel, de nombreux militants politiques, etc.), ou même de façon plus inattendue (le parkour est le milieu socio-culturel où il y a le plus de végétariens/véganes, à ma connaissance, par exemple).

Ce que j'imagine sans difficulté, par contre, c'est la "masse clientéliste" dont je parlais plus haut qui, dépossédée de ce qui fait vraiment le parkour, se retrouvée du même coup détachée de ce qui faisait du parkour la porte d'entrée vers de nombreuses réflexions politiques.

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Ronan
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Re: La pratique de l'ADD / Parkour définit-elle nos VALEURS et état d'ESPRIT ?

Message par Ronan » 01 mars 2018, 00:22

Merci pour ce partage très intéressant et très riche :).
Très personnel également, je trouve (et ce n'est absolument pas péjoratif, au contraire).

Leslie, si je reprends ta question initiale "La pratique de l'ADD / Parkour définit-elle nos valeurs et état d'esprit ?", cela fait référence en effet à des affirmations que nous avons pu entendre ou dire nous-même.
Je me souviens parfaitement de cette période de découverte de l'ADD où la simplicité se mêle à la beauté du mouvement, où le partage et l'enthousiasme sont palpables, où tu rencontres de belles personnes qui vivent et appliquent concrètement ce qui a du sens pour eux.

On en vient facilement à parler de valeurs quand il y a persistance, c'est sans doute même relativement mécanique.
Si on me demande de décrire ma pratique, cela n'a pas de sens (pour moi) de parler uniquement des mouvements, des efforts et des définitions qu'on a pu lire ou entendre... Je parle de ce que j'y trouve, des personnes que j'y côtoie, de ce que j'apporte, de ce qui rassemble.
Et la notion de "valeur" ne me semble pas erronée dans ce contexte "descriptif".

Pour autant, il me parait erroné aujourd'hui de définir la pratique par des valeurs et inversement de définir mes valeurs par la pratique.

J'y vois un espace (je ne trouve pas de meilleur mot que celui-ci donc je l'adopte un peu par défaut) propice à la liberté d'expression, aux rencontres et à l'apprentissage :
  • de l'écoute
  • de la bienveillance
  • pas de règles strictes mais plutôt des conseils/suggestions/sujets de réflexion et des pratiques nés de l'expérience et du partage
  • pas d'étiquettes
  • pas de compétition
  • une grande mixité (âge, sexe, milieu social...)
  • une volonté affichée d'intégration
... j'arrête là mais vous avez compris qu'on pourrait lister énormément d'éléments qui aboutissent finalement à cet "espace" ;)
Pour moi il a été comme une évidence, une sorte d'aimant. Et pour en avoir discuté, je ne suis pas le seul à avoir ressenti cela.
J'y ai trouvé un contexte équilibrant et propice à mon épanouissement personnel.

Quand on nous apprend à l'école à ne surtout pas faire d'erreur, à privilégier la forme plutôt que le fond, quand l'apparence et le regard des autres prend toute la place, quand l'estime de soi et le respect des autres font partout défaut... comment ne pas être attiré par cette bulle qui bat en brèche en toute simplicité le carcan dans lequel on se trouve au quotidien ?
Du moins, quand tout cela nous pèse (consciemment ou non) et ne nous correspond pas (ce qui n'est pas le cas de tout le monde bien entendu).

La liberté de mouvement est une des idées fondatrices de notre pratique et en soi elle est suffisante pour rassembler.
Mais avec elle viennent assez naturellement la liberté d'expression, la curiosité vis à vis de l'extérieur, de son propre corps, l'écoute, l'introspection...
En somme, nous nous reconnaissons tous dans cette recherche de liberté. Et nous évoluons, chacun à notre rythme et selon nos propres besoins, nous contribuons à l'ensemble, nous partageons nos valeurs individuelles, nous les confrontons, nous en débattons et parfois même certaines nous semblent tellement évidentes qu'on pourrait croire qu'elles sont propres à la discipline elle-même.

Pour résumer en quelques mots mes pensées : la liberté, intimement liée à notre pratique, nous incite à mettre en lumière les valeurs que nous apportons individuellement. Nous nous nourrissons de la pratique comme nous la nourrissons également, il n'y a rien de figé.

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Re: La pratique de l'ADD / Parkour définit-elle nos VALEURS et état d'ESPRIT ?

Message par Leslie » 26 juin 2019, 01:42

Je reviens à nouveau vers ce sujet que j'avais un peu laissé en suspend car il y avait trop de choses qui me venaient à l'esprit, et je voulais avoir davantage de recul...

Tout d'abord merci à vous deux pour ces contributions qui permettent de creuser le sujet et reflètent un ressenti très différents et du coup très intéressants.

Je pense que le regard que l'on peut poser sur cette pratique et la façon dont elle est enseignée ou s'organise, dépend largement de notre vécu antérieur et donc de nos propres références...


Et donc à mon tour, voilà le mien ! ;)


La spécificité du parkour / ADD : l'utilité de la subversité ?
Mayt a écrit :
28 février 2018, 12:33
la subversivité du parkour est spécifique : elle est utilitaire, aspect bien souvent oublié...
Oui, il y a une remise en question de la norme quant à l'usage de l'espace urbain. Et cette remise en question précise lui est spécifique, comme les mouvements et la façon d'utiliser son corps.

Mais dire que ce qui fait la spécificité de la subversité du parkour est son utilité, n'est-ce pas survoler un peu vite tous les autres domaines ? Toute innovation est un forme de subversivité à mon sens puisqu'elle s'oppose à la norme et que ce soit dans l'art, les sciences, la technologie ou autre, elle a son utilité dans le sens où elle nous pousse à voir différemment et plus loin...

Lorsque les musicien⋅nes de jazz ont marié les rythmes africains avec les harmonies occidentales, n'était-ce pas très subversif ? Tout comme oser jouer haut et fort des accords dissonants et stressants comme la quinte diminuée par exemple, était bien plus risqué que ce que l'on pourrait imaginer maintenant.

Jouer cet accord, surnommé "l'accord du diable", c'était risquer d'être condamné⋅e à mort à une certaine époque, au vu de l'émotion que cela pouvait susciter et l'association d'idée associée. En effet, la remise en question des normes suscite généralement de vives réactions de rejets et une très grande violence, avant de pouvoir être intégrée et banalisée.

Cette subversivité dans la musique est très utile aussi, car elle nous donne l'opportunité de nous connecter à nos émotions. Et surtout, elle a ouvert la porte à nombre de registre musical contemporain que nous nous pouvons savourer collectivement aujourd'hui...


Une idéalisation de l'éducation spartiate ?

D'ailleurs en parlant de connexion à ses émotions et son ressenti, cela me fait penser aussi à l'idéalisation des spartiates que l'on trouve chez bon nombre de traceurs, je trouve, car assimilé à un modèle de persévérance dans l'effort.

Ce qui revient à oublier un peu trop vite le côté militaire qui encourageait à ne pas être à l'écoute de ses propres sensations / ressenti pour faire corps avec le groupe et être ainsi plus malléable / manipulable, car moins à même de se connecter à soi-même pour prendre du recul.

Les spartiates étaient éduqués pour être des machines de guerre et donc des outils du pouvoir mis en place... Je fais cet aparté pour le préciser car l'idéalisation de certains, dans le milieu, pour l'éducation spartiate me choque profondément en fait, il ne faudrait pas tronquer l'histoire et occulter les conséquences qu'elle avait...


La spécificité du parkour / ADD : l'ouverture du champ des possibles ?
Mayt a écrit :
28 février 2018, 12:33
Le fait de construire tout un nouveau champ de compétences "utiles" ouvre littéralement les portes de lieux complètement inaccessibles sans celles-ci. C'est un aspect parfois oublié, mais pourtant central du parkour : il permet d'aller là où l'on ne pouvait pas aller avant, et c'est la seule chose qui permet de le faire. En somme, c'est l'état d'esprit que l'on retrouve dans le milieu du hacking informatique, mais appliqué au monde extérieur.
C'est un état d'esprit que l'on retrouve à chaque fois que l'on est moteur de son propre apprentissage et que l'on a la curiosité de remettre les chose en question et d'explorer, à mon sens.

On peut tout aussi le retrouver dans la recherche en sciences : remettre en question les certitudes acquises et entérinées par les siècles précédant est aussi particulièrement osé, surtout quand en plus cela va à l'encontre du sens commun. Comme par exemple remettre en question l’existence de la force de gravité pour parler d'une déformation de l'espace-temps à la place, comme l'a fait Einstein lorsqu'il était un illustre inconnu....

Là aussi l'utilité est extrême, car sans mentionner les innombrables applications pratiques qui en découlent, elle change complètement notre façon de nous situer dans l'univers, de nous comprendre en tant qu'être humain...
Ronan a écrit :
01 mars 2018, 00:22
comment ne pas être attiré par cette bulle qui bat en brèche en toute simplicité le carcan dans lequel on se trouve au quotidien ?
En ce qui me concerne, je ne suis pas rentrée dans un carcan conformiste, justement, et j'ai vécu ma vie d'adulte avec une très grande liberté et remise en question constante des normes jusqu'à présent.

Du coup, j'ai plutôt eu le sentiment inverse au départ quand j'ai voulu rentré dans la communauté du parkour / ADD, car elle m'est apparue plutôt codifiée ! Même si depuis, j'ai pu retrouver un espace (avec ce forum notamment), et des personnes avec qui je me sens dans mon élément. :D


Une pratique physique plus utile que les autres ?

Apprendre à mouvoir efficacement dans l'espace est utile en effet, cela nous permet non seulement de mieux connaître notre corps, de savoir l'utiliser au mieux, de le maintenir en bonne santé en lui permettant d'accomplir les mouvements qui ont façonné sa physionomie au cours de l'évolution de l'espèce humaine.

Mais le fait d'apprendre coopération via les sports co l'est tout autant à mes yeux. Cela ne fait pas appel aux mêmes types d'aptitudes physiques, mais cela reste des qualités très utiles à développer, notamment la réactivité et surtout l'intelligence collective pour élaborer une stratégie commune, bien utile au sein de notre société.

Quand j'entends nombre de pratiquant⋅e⋅s du parkour / art du déplacement insister sur le côté utile "contrairement à d'autres activités physiques", j'aurais du coup tendance à croire que si elle est considérée comme plus utile, c'est peut-être parce qu'elle sera davantage choisie qu'imposée.

En effet, celle-ci l'est car non enseignée (pour l'instant) au sein du cursus scolaire, contrairement aux sports co, gym, athlétisme qui font partis des classiques. Et donc contrairement à ces activités imposées que l'on pourra subir sans en percevoir l’intérêt, comme le reste des autres matières enseignées, l'activité choisie traduit une prise de conscience de l'utilité qui permet d'être moteur⋅rice de son apprentissage.



La spécificité du parkour : l'apprentissage du risque ?
Mayt a écrit :
28 février 2018, 12:33
  • Le rapport au risque, à son corps, dans le parkour, est quand même une vraie spécificité. Il n'est aucun autre sport qui ne nous confronte de façon aussi directe et abrupte à la mort.
Je ne perçois pas le parkour / ADD comme une activité à risque, mais plutôt comme un (ré)apprentissage de son corps et de l'espace environnant qui se fait dans la maîtrise, justement. Je suis déjà montée à plusieurs mètres de haut, et un manque de concentration aurait pu entraîner une chute fatale, mais en le faisant, je n'ai pas eu le sentiment de risquer ma vie : je l'ai fait car j'avais le sentiment de pouvoir maîtriser la situation justement.

J'aurais davantage tendance à parler de risque lorsqu'il y a davantage d'éléments inconnus qui se trouvent hors de notre portée et champs de contrôle.

Il y a un risque émotionnel lorsque l'on ose s'affirmer avec sa différence, par exemple pour moi, car on ne maîtrise pas les réactions des autres, et l'on peut se retrouver à faire face au rejet. Il y a aussi un risque émotionnel lorsque l'on sort de sa zone de confort et que l'on prend le risque d'être déstabilisé par l'inconnu.


La spécificité du parkour : l'école de la résilience ?
Mayt a écrit :
28 février 2018, 12:33
ce rapport au risque émerge une certaine résilience, une certaine force d'adaptabilité, de réactivité, de contrôle de soi, qu'on peut ensuite appliquer partout ailleurs dans notre vie
.
Personnellement, cette expérience de "résilience, force d'adaptabilité, de réactivité, de contrôle de soi", pour ma part, c'est surtout lorsque je suis partie m'installer dans un pays où je ne connaissais personne, hors cadre universitaire ou professionnel et donc sans filets, en ayant un très faible maîtrise de la langue et de la culture du pays, que je l'ai vécu.

Les 14 années que j'y ai passé ont été très formatrices pour moi, surtout les premières, car je me suis retrouvée seule face à moi-même et je n'avais que moi sur qui compter pour me débrouiller et me faire ma place dans cet environnement culturel qui me déstabilisait constamment par sa différence avec ce à quoi j'étais familière.

C'était l'idée et la raison je suis partie, d'ailleurs : pour voir comment je pouvais me débrouiller et me découvrir moi-même à travers cette expérience.

Cela reste l'une des expériences les plus marquantes, l'une des plus difficiles et des plus enrichissantes de ma vie. Et toutes les difficultés que je rencontre depuis, je les mesure à celles que j'ai connu à l'époque et elles me semblent bien plus légères.

Mais si cela m'a marqué, ce n'est pas seulement dû à la nature de l'expérience mais aussi à la période à laquelle je l'ai vécu : à la sortie de mon adolescence et au début de ma vie d'adulte. Tout prend beaucoup plus d'ampleur à cette période charnière qui influence la direction que l'on va prendre dans notre vie.

Donc, je peux tout à fait comprendre que pour nombre de personnes qui ont découvert l'ADD / Parkour durant ces années là de leur existence et qui s'y sont données pleinement, cela puisse avoir ce même genre d'impact. Mais il me semble essentiel de ne pas sous-estimer pour autant les expériences toute aussi fortes que d'autres peuvent vivre dans d'autres domaines.

Lorsque l'on a déjà eu l'opportunité de faire diverses expériences qui nous ont fait complètement reconsidérer nos propres certitudes, notre relation à soi, aux autres, à notre environnement, à l'espace et au temps, et surtout mis face à l'étendu de notre propre ignorance, on devient naturellement moins impressionnée par les nouvelles approches que l'on découvre, même si elles continuent à nous enrichir.

Et c'est pour cette raison que je trouve assez maladroit l'attitude parfois paternaliste que certain⋅e⋅s traceur⋅euse⋅s expérimenté⋅e⋅s auront tendance à avoir, vis à vis de quelqu'un qui débute.

Trop, à mon goût, cherchent à "transmettre" les "valeurs" / "le regard" qu'ils⋅elles ont de la pratique, en cherchant à faire vivre à l'autre leur propre expérience pour "le⋅la rendre plus fort⋅e", "plus solidaire" ou encore pour "éveiller chez l'autre sa conscience politique", je trouve.

Alors que justement, ce n'est pas parce que l'on débute dans la pratique que l'on manque d'assurance dans sa vie, ou que l'on a jamais eu l'opportunité d'apprendre à se dépasser, et que l'on a pas déjà développé une conscience politique et remis en question les fondements de notre société.

Le désir de se rendre utile en aidant / encourageant les autres à développer ces qualités, en cherchant à faire émerger une "génération parkour" / ADD rend parfois aveugle et sourd à l'autre, à ce qu'il⋅elle est, ce dont il⋅elle besoin et peut à son tour apporter à mes yeux.
On est souvent tenté de percevoir l'autre comme une "version antérieur de soi" lorsqu 'on le⋅la voit débuter quelque chose que l'on a commencé avant, en oubliant trop rapidement que l'autre, c'est l'autre justement, avec une expérience de vie et des besoins différents.


La spécificité du parkour : l'acquisition de valeurs ?

Je ne pense pas que la pratique de l'ADD / Parkour définissent nos valeurs. Les miennes n'ont pas changées depuis que je pratique cette discipline, en tout cas. Je reste ce que j'ai toujours été avant, mais avec l'opportunité de partager quelque chose qui me plaît et me correspond avec d'autres.

Je pourrais davantage partager avec celles⋅ceux qui s’intéressent à la possibilité d'exploiter l'ADD / Parkour comme moyen d'intégration / cohésion social, d’émancipation en le rendant plus accessible à tou⋅te⋅s, car cela rejoint des idéaux de société que j'avais déjà avant, mais celles⋅ceux qui s'en soucis réellement ne forment pas nécessairement la majorité, à mon sens.
Beaucoup apprécient l'aspect communautaire de la pratique pour ce que cela leur permettent de partager avec les autres, mais ne ressentent pas forcément le besoin de contribuer à une plus grande mixité d'âge / genre / milieu social (car contrairement à toi, Ronan, je ne la trouve pas assez grande. Elle ne reflète pas la diversité de la population actuelle pour moi).

Je serai cependant d'accord avec toi, Mayt, que l'on trouve une compréhension commune au sein des traceur.euse.s, mais pour moi il ne s'agit pas de valeurs, mais plutôt d’expérience commune.


Une appropriation de la rue ?

Ce que le parkour / ADD a changé pour moi, c'est surtout le rapport à la rue, à l'espace publique et le sentiment de légitimité d'y être.

En tant que femme et citoyenne, je trouve ça énorme.

En tant que citoyenne car cela permet de réaffirmer que l'espace public urbain nous appartient, qu'il n'est pas juste un couloir permettant de nous amener à des lieux de consommations ou des aires de loisirs confinées.

L'espace public devient un terrain à explorer, sur lequel se poser, se déplacer et repasser, s'attarder.

En tant que femme, ça change beaucoup de chose pour moi de me dire que la rue m'appartient aussi, que j'ai le droit d'y rester, avec d'autres ou seule, que c'est mon espace et terrain de jeu à moi aussi, que le droit de s'attarder dans la rue n'appartient pas qu'aux hommes.

Sans une "activité de rue", il n'est en effet pas évidant de s'y attarder en tant que femme, je trouve : on pourra facilement considérer qu'on est là "pour faire des rencontres", qu'on est juste "une traînée".

Dans ce sens la pratique du parkour est une libération pour moi et m'a donné davantage d'assurance pour explorer les autres activités de rue qui m'attiraient depuis longtemps, comme le skate ou le street basket mais pour lesquels j'avais du mal à trouver ma place, car dominé par le regard masculin.
Celui-ci, lorsqu'il est teinté de préjugés sexistes, est d'autant plus difficile à vivre quand on débute, puisqu'on n'est pas encore en mesure de les mettre en évidence comme tels...

Le fait de pouvoir me sentir chez moi dans la rue, change beaucoup de choses pour moi. :)
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